• Michel PICARIELLO

Gérer le regard de l’autre et développer l'autorité sur soi



L’autorité est le « pouvoir de décider ou de commander, d'imposer ses volontés à autrui », selon la définition du dictionnaire. De fait, l’autorité est souvent vécue dans le contexte professionnel, comme le moyen pour imposer son avis, ses vues, à défaut d’une approche plus consensuelle. Dans le contexte professionnel, nous avons tous vécu des situations où l’autorité constituait le principal mode de communication de certains chefs ou d’autres collègues, par absence d’un pouvoir de persuasion ou de capacité à stimuler la motivation. C’est ce que rappelait la philosophe Simone Weil : « l'obéissance à un homme dont l'autorité n'est pas illuminée de légitimité, c'est un cauchemar.».


Pour se libérer de cela, que l’on soit collaborateur, manager ou même dirigeant, il est crucial d’aller chercher une nouvelle forme d’autorité : sur soi, intérieure, différente de l’autorité extérieure (sur les autres).


Dans un premier temps, rappelez-vous que l’entreprise ou l’organisation dans laquelle vous travaillez est partie du projet de son fondateur et/ou dirigeant. Et que si vous y travaillez et que vous vous y sentez bien, c’est parce que vous adhérez globalement à ce projet. A défaut d’un projet intimement personnel, travailler au service d’un projet collectif peut être une expérience enrichissante, apprenante, parfois même identitaire. Malheureusement cela fonctionne rarement sur la durée, car le caractère normatif du monde du travail basé sur des principes de contrôle permanent (aux fins de maximiser les chances de réussite des organisations) fini par exposer les salariés au bout de quelques années à une perte de sens. Ce schéma offre peu d’échappatoire car il perdure sur la base de notre conditionnement, celui qui nous amené à ne pas pouvoir gérer le regard de l’autre lorsque nous révélons notre identité, notre originalité, nos projets, bref qui nous sommes. En effet, parfois inconsciemment, nous redoutons de devenir le bouc émissaire. Le bouc émissaire est un symbole profondément ancré dans l’inconscient et qui pose la question de la survie, car il n’y a pas encore si longtemps les boucs émissaires finissaient en place publique… Des lignées d’ancêtres murmurent encore en nous qu’il est dangereux de s’affirmer, de s’exposer. Mais les temps ont changé, et aujourd'hui cela dépend désormais de notre approche personnelle et de notre capacité à nous reconfigurer.


Si nous donnons suffisamment d’espace pour laisser s’exprimer nos envies, nos valeurs et poser notre projet, nous allons à brève échéance - et ceci est normal -, nous trouver exposé au regard de l’autre. Et comme « l’autre » est légèrement supérieur en nombre… cette situation revient en boucle.

Savoir gérer le regard de l’autre et son impact sur notre vie intérieure, est essentiel pour pouvoir poser un projet personnel qui nous correspond et nous mettre sur une trajectoire de vie enrichissante. L’empereur Marc-Aurèle devait peut-être y penser lorsqu’il affirmait il y a presque 2.000 ans : « Nous appréhendons davantage l'opinion de nos voisins sur nous-mêmes que la nôtre propre ».

Il est donc moins question de chercher à se différencier, que de prélever les ingrédients au sein de la société, qui sont nécessaires à l’élaboration d’un projet réellement personnel. Lorsque celui-ci va voir le jour, dès les premiers échanges avec notre cercle proche, il est important de savoir gérer le regard de ceux qui nous entourent, pour poser notre autorité intérieure et personnelle, pour croire en nous avant de croire en notre projet.

Pour cela un temps de pause et de recul est nécessaire, afin de conscientiser nos anciens schémas et laisser émerger ce que nous sommes, puis ce que nous voulons vraiment. En effet, on ne passe pas immédiatement d’une posture d’acceptation à une démarche de questionnement identitaire. S’il existe de nombreux moyens pour cela, le premier pas est fondamental : comprendre que personne ne peut décider pour nous.


Dans le contexte professionnel, cela pose aussi la question de la décision et de l’autonomie qui permet de donner forme à nos projets : les chances de réussite d’une organisation sont-elles optimisées lorsque les collaborateurs fonctionnent comme des Playmobils… ou bien lorsqu’il est possible pour chacun d’exprimer une part de projet personnel dans le schéma de l’entreprise, respectueux des autres et de soi-même ?


Côté dirigeant, celui-ci sera invité à mesurer la distance entre les valeurs qu’il aimerait voir incarnées dans son organisation et leur manifestation dans la réalité quelques années plus tard. En effet, si au lancement d’un nouveau projet ou un changement de responsabilité, le dirigeant fait intervenir ses émotions, ses valeurs, il aura très rapidement recours à son intellect pour dérouler son projet et ses constituants : le marché, les budgets, les prospects, les services ou les produits, et ainsi de suite pour exécuter un plan qui l’amènera à une réussite quantifiée par des indicateurs positifs.

Si l’outil mental est performant pour répéter à l’identique tout ce que nous avons appris et qui a déjà bien fonctionné, au fil du temps la logique quantitative du mental fini le plus souvent par occulter les fondamentaux de sens et de valeurs qui ont présidé au lancement du projet. Les valeurs humaines initiales sont finalement absorbées par un processus qui gère les ressources nécessaires à la survie de l’organisation et qui considère que les collaborateurs font partie de ces ressources.


Pour ces raisons la majorité des personnes fini par ne pas décider par elle-même mais plutôt par choisir dans un éventail de possibilités qui lui sont proposées, et devient anxieuse lorsqu’elle regarde le futur sans personne pour lui dire quoi faire. Ce que Talleyrand, personnage pourtant exceptionnel, résumait ainsi : « Quand je me regarde, je me désole. Quand je me compare, je me console. »

Recouvrer l’autorité sur soi, identifier son projet personnel et savoir gérer le regard de l’autre est essentiel pour donner du sens à sa vie. En avoir conscience, c’est selon le psychologue Boris Cyrulnik,, reconnaître que « le regard de l'autre n'est pas neutre. C'est une perception qui provoque une alerte émotive, une sensation d'invitation ou d'intrusion ». A défaut, où dans des moments décisifs le regard de l’autre reste important pour nous, autant s’entourer de ceux dont le regard saura voir l’essentiel, pour nous communiquer l’impulsion dont nous avons besoin pour avoir foi en nous-même, nos idées et nos projets.


Michel Picariello

Accompagnement individuel et coaching de groupes


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